jeudi 25 août 2016

Joe R. Lansdale : Tsunami mexicain



Gardien dans une usine de poulets et séparé de Brett, sa petite amie, Hap sombre tranquillement dans la monotonie. Rien de tel qu'une baston sanglante avec un psychopathe drogué jusqu'aux yeux et sur le point de violer une jeune pucelle innocente pour le sortir de la routine... Quand il s'avère que la demoiselle en question n'est autre que la fille de son employeur et que ce dernier offre à notre héros 100 000 dollars en guise de remerciement, Hap pense que son jour de chance est enfin arrivé... Décidé à profiter de cet argent acquis à la force de ses poings, Hap embarque Leonard, son fidèle compagnon, pour une croisière dans le golfe du Mexique. Mais le moins que l'on puisse dire, c'est que Hap et Leonard dans un bateau, ce n'est pas tout à fait " la croisière s'amuse " : avaries diverses et variées, flics véreux, mafieux inhumains, beauté fatale et vénéneuse... Rien ne leur sera épargné. Qui a dit que les vacances étaient faites pour se reposer ?

Si ce "Tsunami mexicain" démarre sur les chapeaux de roues avec une baston saignante, la suite de cette nouvelle aventure ronronne un peu. L'intrigue n'est pas vraiment captivante et on ne peut pas dire qu'elle soit bien menée. le récit traîne en longueur et l'aspect policier du roman ne présente pas un grand intérêt. En fait, je n'ai guère été étonnée de découvrir, à la fin de l'ouvrage, que Lansdale avait repris certains éléments d'une nouvelle pour composer ce roman. Cela se ressent clairement dans la façon dont l'intrigue est menée (une succession de situations reliées entre elles de façon parfois un peu forcée) et dans le rythme du récit, assez plan-plan, ce qui est un comble quand on sait de quoi est capableLansdale.
Malgré cette grosse faiblesse narrative, "Tsunami mexicain" reste une lecture plaisante. Hap et Leonard sont toujours Hap et Leonard et c'est un plaisir de les retrouver. C'est un peu comme prendre des nouvelles de vieux potes qu'on a pas vu depuis un bail. Et Lansdale excelle toujours autant dans l'art du dialogue et le sens de la formule. Ça chambre à tout va, les bons mots s'enchaînent.
De plus, Lansdale mitonne encore une fois une galerie de personnages secondaires aux petits oignons.
Grâce aux dialogues percutants et aux personnages bien dessinés, on ne s'ennuie pas, on rit souvent. Et c'est bien ce que j'étais venue chercher, un moment de poilade avec de vieux amis. "Tsunami mexicain" est loin des meilleurs épisodes de la série Pine et Collins, avec son intrigue faiblarde et sans surprise, il sera vite oublié, mais il m'a tout de même permis de passer un bon moment. C'est déjà pas si mal.

lundi 22 août 2016

Jean-Yves Tadié ; Le lac inconnu : Entre Proust et Freud



On trouvera ici un inventaire des sujets que Proust et Freud ont traités, si nombreux qu'on ne les a sans doute pas abordés tous. Les deux hommes, s'ils s'étaient rencontrés, auraient eu tant de choses à se dire ! Dans un genre longtemps illustre, on rêve d'un dialogue des morts. Chaque thème découlant du précédent, en partant du rêve et jusqu'à la mort, nous avons espéré éclairer l'un par l'autre, comme si les discours alternés se fondaient en un propos unique : il faut être deux pour parvenir à la vérité.
Ce que j'ai cherché. c'est à comparer deux intelligences, deux attitudes, deux comportements face aux hommes et au monde face à soi aussi. Comme si, des deux termes de la comparaison, des deux pôles de la métaphore, pouvaient, je l'espère, jaillir une étincelle, une idée, une impression poétique. Ainsi se souviendra-t-on toujours de l'un quand l'autre parle.

Carlo Ginzburg rapprochait naguère le romancier Conan Doyle de Sigmund Freud, au nom d’un intérêt commun pour ces actes manqués que sont indices et lapsus. Voici à présent que Jean-Yves Tadié se livre à une comparaison serrée entre Freud et Proust. Il n’est évidemment pas le premier à risquer le parallèle, mais il choisit de s’y livrer de façon méthodique en partant de l’idée que, pensant et écrivant à la même époque, Sigmund et Marcel ont mené, sans se connaître et sans le savoir, un long dialogue autour des mêmes thèmes et comme pour tenter d’y voir clair dans ce que Proust, d’une belle image, nomme « le lac inconnu ». Soit cette zone de l’être qui échappe au contrôle et dont émanent tant de vérités cachées : l’inconscient.

Tadié connaît Proust comme personne (en 1971 déjà, il donnait un mémorable Proust et le roman, devenu un classique) mais il a beaucoup pratiqué également l’œuvre freudienne
depuis L’Interprétation des rêves (1900) jusqu’à Malaise dans la civilisation (1929). Dans Le Lac inconnu (car il reprend l’image en titre), il multiplie les comparaisons entre les deux auteurs en fin lecteur qu’il est de l’un et de l’autre. Loin des systèmes ou des vues d’ensemble, il va ainsi passer en revue une série de thèmes communs aux deux œuvres avec l’idée de faire en sorte que « l’on se souvienne de l’un quand l’autre parle ». Seront égrenés au fil des chapitres des motifs comme les rêves, la mémoire et l’enfance, les femmes, la jalousie et l’amour et, en triade finale, les actes manqués, l’humour, le deuil.

Rien qu’au vu de cette liste, on se dit la comparaison justifiée. Freud et Proust sont bien deux grands écrivains de la mémoire (et même d’une mémoire archéologique), de l’enfance fondatrice de l’individu, de la sexualité et spécialement de la sexualité féminine. Et pourtant que de différences entre ces deux personnalités ! D’un côté, un psychothérapeute théoricien et hétérosexuel ; de l’autre, un romancier autobiographe et homosexuel. Comment oser les confondre ? Et pourtant, comme l’auteur en convainc, ça marche. Et ça marche même si c’est au prix de quelques coups de pouce donnés aux similitudes proposées par l’analyse. Ainsi il faut bien dire que l’introspection de la cure psychanalytique demeure loin des mécanismes de la mémoire involontaire à base de madeleine trempée dans le thé à la façon proustienne. Et il faut convenir également de ce que, entre l’explication donnée par Freud de l’homosexualité et l’imaginaire lesbien que l’on trouve dans la Recherche, il y a de quoi hésiter à jeter un pont. Mais, en fin de parcours, Jean-Yves Tadié trouve astucieusement à réduire la distance qui sépare de temps à autre ses deux auteurs lorsqu’il précise : « Proust est à la fois celui qui parle, comme le patient, et celui qui analyse, qui interprète tout (sauf ses propres rêves), comme le psychanalyste » (p. 173).

Toujours est-il que l’ouvrage de Tadié slalome avec une rare virtuosité et un vrai talent d’écriture de Freud à Proust et de Proust à Freud. Et pour finalement nous apprendre surtout qu’À la recherche du temps perdu est un grand théâtre de l’inconscient et de la scène familiale. C’est ainsi qu’il nous livre, côté inconscient, un fort bel inventaire des lapsus proustiens, faisant valoir leur caractère romanesque. C’est ainsi que, côté œdipien, il débusque en petites touches les effets du travail de condensation et de déplacement (au sens lacanien de ces termes) auquel se livre le narrateur pour dissimuler son désir de tuer le père et de posséder la mère. Et l’on se dit que, si Freud fut un génial découvreur des grandes structures inconscientes, Proust sut comme personne nous rendre concrètement réceptifs aux ruses et aux stratégies du psychisme.

Ainsi, et pour donner un dernier exemple, là où le premier s’est beaucoup interrogé sur ce qu’est la sexualité féminine, le second, en romancier autobiographe, est allé loin dans le vertige que suscitait en lui le lesbianisme. Et Tadié d’en conclure, avec toute la nuance souhaitée : « Sentant sans doute en lui une bisexualité profonde, se sentant parfois comme Charlus ou comme Vautrin être une femme, [Proust] pouvait à la fois se réjouir de l’être, et se prendre en haine, en retrouvant en lui toute l’ambiguïté de la figure maternelle. » (p. 107).

En somme, on n’en finira jamais de découvrir Proust et sa Recherche dans leur inépuisable complexité. C’est ce que nous confirme le beau livre de Jean-Yves Tadié tout au long de son parcours.

samedi 20 août 2016

Joe R. Landsdale : L'arbre à bouteilles




Hériter de cent mille dollars et d'une petite bicoque dans un quartier délabré n'est pas si mal et l'oncle Chester a fait un beau cadeau à son neveu Leonard... Même s'il faut tout nettoyer, que le plancher est pourri et que les voisins sont ce que l'on pourrait craindre de pire. Même si retaper une maison pour la vendre et abattre des murs, c'est prendre le risque de découvrir des squelettes cachés...


Je viens de retrouver pour la seconde fois deux types formidables. Deux types qui vivent dans une petite ville paumée de l'Est du Texas. Deux types liés par une amitié indéfectible, une amitié que rien ne semble pouvoir ébranler. Hap Collins et Leonard Pine qu'ils s'appellent. Ah oui, j'allais oublier, Hap est blanc et hétéro, tandis que Leonard est noir et gay. Pas le genre de détails sur lesquels je m'attarde en général mais ici, ça a son importance.
Quand je les ai rencontrés, Leonard venait de perdre son oncle, Chester Pine. le genre de vieux un poil excentrique qui devait d'ailleurs perdre un peu la boule les derniers temps. Figurez-vous qu'il lui a laissé par testament la somme rondelette de 100 000 dollars, rien que ça ! Comment a-t-il pu accumuler une telle somme ? Mystère… Mais le plus étrange, c'est qu'il lui a aussi légué une flopée de bons de réductions pour des repas dans des pizzérias ou autres endroits du même genre. Quand je vous disais qu'il déraillait le vieil oncle Chester !
Mais j'allais oublier, il lui a aussi laissé sa vielle bicoque complètement délabrée. Oubliez le « home sweet home » du légendaire « american way of life », elle ne tient que « par un grand miracle et deux piquets tout droits » comme dirait Yves Duteil ! En plus, elle est située dans un quartier bien pourri juste à côté d'une « crack house ». Voilà qui nous promet quelques moments mémorables…
On s'est donc mis au travail pour vider la baraque des énormes tas de vieux journaux qui l'encombraient pour la restaurer un peu. Leonard hésitait entre la retaper pour y vivre ou la vendre, vu le voisinage… Quand, pendant les travaux, on a trouvé sous le plancher un coffre contenant le squelette découpé d'un gosse, avec Hap on a commencé à douter vraiment de l'oncle Chester. Les revues pédophiles qui étaient avec, ça a été le pompon ! Mais pour Leonard, impossible de croire que son oncle ait pu faire un truc pareil…
Bon, mais je ne vais pas tout vous raconter, Hap fait ça beaucoup mieux que moi. le bouquin s'appelle L'Arbre à bouteilles en référence à ce truc bizarre qui trône dans le jardin de la maison de son oncle. C'est violent, c'est noir, c'est glauque mais c'est bien écrit, c'est cash, c'est direct ! On appelle un chat, un chat et une queue, une queue ! Vous allez voir que Leonard n'est pas du genre à se laisser emmerder et que Hap est toujours là pour soutenir son pote, quoi qu'il lui en coûte et quelques soient les risques. Une amitié sincère et vraie comme il en existe peu ! En plus, ces deux gars sont bourrés d'humour et ont un putain de sens de la répartie, ce qui ne gâche rien ! Par contre, après avoir lu ça, je ne suis pas sûr que vous ayez envie d'aller passer vos prochaines vacances dans l'Est du Texas…

L’on découvre donc dans L’arbre à bouteilles un Hap occupé à bouturer des rosiers pour un entrepreneur texan flirtant avec l’esclavagisme lorsque Leonard lui demande de l’accompagner. Son oncle Chester est mort et il vient d’hériter de cent mille dollars et d’une maison délabrée voisinant avec une crackhouse dans le quartier noir de LaBorde. Outre les conflits avec les dealers voisins, nos héros ne tardent pas à découvrir, en tentant de rafraîchir l’héritage immobilier de Leonard, une caisse contenant les ossements d’un enfant et des photos pédopornographiques. De quoi perturber un Leonard très attaché à la mémoire de son oncle et déterminé à prouver son innocence.

Tous les ingrédients de cette série à part dans l’œuvre protéiforme de Joe Lansdale[1] sont là : une enquête sur des faits particulièrement sordides prétexte à une peinture au vitriol de la société texane – racisme, homophobie, corruption, violence – portée par une plume acerbe et bourrée d’humour et de scatologie :

« -Vous creusez un nouvel égout ?

-Naan, répondit-il, en finissant sa cannette de bière et en la balançant sur le tas. C’est l’ancien. J’ai perdu mon dentier.

-Ah ! souffla Leonard.

-J’étais tellement bourré, la nuit dernière, qu’jai laissé tomber mes dents en vomissant dans les chiottes et j’ai tiré la chasse. Elles sont là, que’qu’ part dans le tuyau. Si elles ont filé dans la fosse, j’crois bien que j’suis baisé. »

Tout, bien sûr, n’est pas de la même eau, mais se lancer dans la lecture de L’arbre à bouteilles c’est se confronter à l’imagination débridée de Lansdale jetée dans un Texas arriéré qu’il aime parce qu’il y est né et y vit et dans lequel il prend plaisir à démolir tout ce qu’il y déteste. Les lecteurs chastes l’éviteront, ceux qui savent apprécier les véritables talents de conteur (car un roman de Hap et Leonard pourrait et même devrait être lu à haute voix tant il se rapproche plus de l’oralité de l’écrit) et ne crachent pas sur l’humour bien gras même quand il s’agit de faire passer un message plus fin qu’il n’y parait n’hésiteront pas à se lancer dans l’aventure.

mercredi 17 août 2016

Michel Nuridsany : Andy Andy



Du quai Voltaire à New-York, en passant par Tokyo, Michel Nuridsanynous conte l'ascension sociale et artistique de Jean Delacroix, jeune étudiant en art dans les années 60. Son culot et son charisme lui vaudront la protection de personnes influentes dans le milieu, notamment celle deMonsieur X qui deviendra son pygmalion et le formera au savoir vivre du beau monde, indispensable pour quiconque veut s'y faire une place. Riche de son apprentissage, le jeune homme deviendra un habile trafiquant d'art, spécialisé dans la revente de faux en Asie. Il approvisionnera allègrement les musées et les riches particuliers de Tokyo, se bâtissant rapidement une fortune colossale. Mais sa rencontre avec Andy Warhol va bouleverser le fil de son existence. Très vite, une relation de confiance se noue entre les deux hommes. Warhol étouffe dans son monde étriqué où le moindre de ses gestes est observé, calculé, rapporté. Las de la grande supercherie qu'est devenue sa vie, il propose à Jean de prendre sa place et de continuer à incarner le mythe qu'il a créé…
Michel Nurisdany nous livre ici un roman farfelu mais ô combien passionnant sur le personnage d'Andy Warhol. Il dresse le portrait d'un homme angoissé, misanthrope et peu attachant, mais qui en parallèle fait preuve d'un véritable génie lorsqu'il s'agit de contrôler son image et sa création. La question du faux est au centre même du roman puisque l'auteur joue habilement avec les faux-semblants, l'usage de faux jusqu'à tomber dans l'usurpation d'identité. C'est un roman trépidant sur le monde de l'art et sur sa valeur, parfois toute relative. Il nous montre les failles d'un milieu très lucratif et encore peu contrôlé dans les années 60. Mais c'est aussi un roman troublant, avec lequel on ne peut s'empêcher de se demander quand la réalité rejoint la fiction, si jamais elle la rejoint… Une bonne découverte donc que ce récit avec une véritable plongée dans l'univers de Warhol !

Dans la fausse biographie d'Andy Warhol qu'a pondu le vrai biographeMichel Nuridsany, tout est vraisemblable. Alors que tout dans l'art deWarhol semble faux, il est étrangement paradoxal de toucher la vérité par le biais de la pure fabulation. le roman Andy Andy est de ceux dont je ne voudrais jamais terminer la lecture. J'ai pris le plus de temps possible pour lire. le genre de roman que je quitte à regret, sachant fort bien que jamais plus la magie n'opérera de la même façon. Mais vous ne l'avez pas encore lu, chanceux!
Imaginons un marchand d'art, jeune, beau et riche ayant inévitablement un succès effroyable. Il rencontre le roi de la pop, le vrai roi, Andy Warhol. Celui-ci lui offre à brûle-pourpoint de prendre son rôle, sa place. Il en a marre de tout ce clinquant, il choisit ce jeune homme, qui est vaguement son amant, pour lui succéder. On l'aura dit, le protagoniste est déjà riche à craquer, il a déjà connu le succès et n'a pas 30 ans, il n'a donc rien à perdre. Voilà pour l'intrigue. Mais par-dessus tout, voilà surtout une importante réflexion sur l'art de Warhol, sur sa pertinence et surtout sur ce qu'il laisse en héritage.

Paul Veyne : Quand notre monde est devenu chrétien (312-394)



C'est le livre de bonne foi d'un incroyant qui cherche à comprendre comment le christianisme, ce chef-d'œuvre de création religieuse, a pu, entre 300 et 400, s'imposer à tout l'Occident. A sa manière inimitable, érudite et impertinente, Paul Veyne retient trois raisons:
- Un empereur romain, Constantin, maître de cet Occident, converti sincèrement au christianisme, veut christianiser le monde pour le sauver.
- Il s'est converti parce qu'à ce grand empereur il fallait une grande religion. Or, face aux dieux païens, le christianisme, bien que secte très minoritaire, était la religion d'avant-garde qui ne ressemblait à rien de connu.
- Constantin s'est borné à aider les chrétiens à mettre en place leur Eglise, ce réseau d'évêchés tissé sur l'immense empire romain. Lentement, avec docilité, les foules païennes se sont fait un christianisme à elles. Cette christianisation de cent millions de personnes n'a pas fait de martyrs.
Au passage, Paul Veyne évoque d'autres questions : d'où vient le monothéisme ? Faut-il parler ici d'idéologie ? La religion a-t-elle des racines psychologiques ? Avons-nous des origines chrétiennes ?

A l'occasion de l'anniversaire de l'édit de Milan en 312, où Constantin abroge toutes les lois interdisant le christianisme, un grand nombre de bons livres sont parus qui scrutaient les motivations de l'empereur, la situation de l'empire, l'état des mentalités, etc ... le grand historien romaniste Paul Veyne s'est penché lui aussi sur la question, et donne de l'homme et de l'événement des interprétations novatrices, dans la droite ligne de son magnifique "Empire gréco-romain". Paul Veyne est un penseur suffisamment intelligent et nuancé pour savoir dépasser les oppositions simplistes et binaires intérêt matériel / spiritualité, politique / foi, et autres doublets bons pour les journalistes. Il est suffisamment au fait des sciences humaines et de leurs études sur la foi, des sciences sociales et de leurs observations sur les mécanismes sociaux, pour donner du phénomène de changement de religion de l'empire romain aux IV° et V° une interprétation nuancée et convaincante. Ce livre d'un sceptique dégage tous les avantages du christianisme pour un homme de l'Antiquité, mais aussi pour nous.

Analyse éclairante de cette période charnière du IVème siècle, plus tout à fait l'antiquité, pas encore le Moyen-âge : un entre-deux qui nous est visible mais qui ne l'était certainement pas pour les contemporains.Les 9 premiers chapitres sont agréables à lire, il y a de nombreuses anecdotes et des parallèles (parfois osées) qui illustrent le propos et donnent une sensation que si l'histoire ne se répète pas dans la forme, elle se répète dans le fond (et pas toujours dans le sens de la boutade de Marx sur le 18 brumaire).
Le chapitre 10 est certainement le meilleur passage du livre car il dévoile des mécanismes cachés des sociétés et du déroulement de l'histoire. Un chapitre à lire et relire pour s'en imprégner car c'est là que se trouve les principaux enseignements pragmatiques du livre.


Paul Veyne, dans ce livre, mêle (comme il le fait il me semble aussi dans ses autres livres) deux disciplines : l'histoire et la philosophie. J'ai parfois même l'impression qu'il se sert de la première comme prétexte à la seconde. En tous les cas, ce mélange des genres me parait une approche très pédagogique permettant de mieux assimiler les idées.
De part sa position d'athée, il peut justement réfléchir sur des questions de religion sans rester sur des vérités établies (Attention, il ne s'agit pas d'un livre anticlérical ou irrévérencieux face à la religion. L'auteur a beaucoup de respect pour les croyants.)
Il expose donc les raisons qui ont fait le succès du christianisme par rapport au paganisme. Sans décrire le livre, l'auteur nous explique en autres
les motivations de Constantin qui l'ont conduit à se convertir, sa tolérance par rapport au paganisme évitant ainsi un conflit ouvert entre les deux religions
la religion du christianisme qui couvrait un périmètre beaucoup plus large que l'ancienne religion (réponses à des questions métaphysiques, bonté de Dieu tourné vers les hommes alors les divinités romaines pensaient d'abord à elles, une morale bien supérieure, ...)
une organisation centralisée et un prosélytisme.
...
Enfin, Paul Veyne pose la question si la société européenne actuelle dépend encore du christianisme. Sa réponse bien étayée est que non.

C'est donc encore un livre fort intéressant et assez accessible.

Allan Gurganus : Ceux qui restent





Un roman composé de trois nouvelles.

Elles se passent tous dans une ville fictive des Etats-Unis "Fall".

Il est parfois compliqué de dire ce qu’on retient d’un roman. A moins que ce ne soit trop simple. Du reste, il n’est pas question ici d’un roman, mais de trois nouvelles, sises dans la petite ville imaginaire de Falls, Caroline du Nord, sur les bords de l’étroite rivière Lithium. Trois nouvelles pour Ceux qui restent. La première, « Soyez sans crainte », démarre sur un fait divers : un père décapité par le hors-bord de son meilleur ami, sa fille manipulée, perdue, consolant ce dernier d’une manière moralement peu adaptée, accouchant d’un enfant confié à l’adoption, construite dans l’oubli, une certaine forme de rigueur, avant que son petit monde très organisé n’éclate, sans prévenir. On ne sait pas trop où l’on va, mais ce n’est pas désagréable. On continue avec « Les saints ont des mères », qui possède un potentiel comique mal exploité, mais tel qu’on ne peut pas passer à côté. Le portrait de famille tracé à traits forcé est grinçant à souhait et, malgré les longueurs, on va au bout, pour savoir. Gurganus est suffisamment immoral et cynique pour qu’on veuille le suivre.

Puis vient la pièce de résistance : « Leurre ». Là, les choses se compliquent. Chez les Déchus, alors que le temps suit son cours, la rivière Lithium se fâche. Les voisins s’espionnent et s’envient, sur fond de talents projetés entièrement sur la confection (hautement artistique) de leurres volatiles. Le texte est interminable. On s’attache si peu aux personnages qu’on peine à se rappeler leurs noms, alors que les figurines d’oiseaux peintes flottant sur des eaux boueuses prennent toute la place. Un mot ? Raté. A quoi tient ce loupé ? Les personnages sont étudiés minutieusement, disséqués, contextualisés, mais ils manquent totalement d’épaisseur. A force de faire leurs individualités, Gurganus les vide de toute substance. Il agite des pantins, jamais capables de tenir leur histoire. Salué unanimement pour son style, Gurganus propose ici des textes dénués d’humanité, dans ce qu’elle a d’immédiat, vivant, charnel. Et c’est problématique, pour le moins. Les personnages s’effacent. Les récits s’estompent. On lit une démonstration, loin, très loin d’une bonne fiction. On voudrait réécrire, raccourcir, condenser. On ne peut pas. Reste ce sentiment, désagréable, d’avoir perdu son temps. D’autant plus désagréable qu’on connaît et qu’on s’attendait à un autre Gurganus..

jeudi 11 août 2016

alvaro Pombo : El temblor del heroe (premio Nadal)




El temblor del héroe (Prix Nadal, 2012) est peut-être le roman le plus philosophique d’Álvaro Pombo (Santander, 1939). Il constitue un bon exemple de « philosophie liquide », selon l’expression de Miguel de Unamuno, qui peut se trouver au sein de la littérature espagnole actuelle. Ce roman (gay pour une bonne part)questionne l’existence de personnages baignant dans la « société liquide » (Zygmunt Bauman) qui conduit à ce que les relations personnelles se délitent et sombrent dans l’irresponsabilité. Cette analyse favorise finalement la considération et l’interprétation du roman comme fondamentalement paradoxal.




Un roman gay sur le la tromperie, la manipulation et l'insensibilité face à la fragilité et la douleur d'autrui;

Roman est professeur universitaire à la retraite qui se sent envahit par la nostalgie des jours lumineux ou sa pédagogie fascinait ses élèves et réveillait leur amour pour le savoir et les aidait a réussir une vie plus noble et plus belle

Par ailleurs , flatté par l'intérêt que lui porte un jeune et beau journaliste, Hector, il le laisse pénétrer dans sa vie sans se douter de son passé torturé (il a été à 14 ans l’érogène d'un homme manipulateur) . Le passé (pas si terminé) de ce jeune homme va le plonger dans une situation d'ou il sera incapable de prendre des décisions,de se compromettre dans le drame qui se joue; Parmi ses amis ilm y a Elena et Eugénio un couple de médecins qu'il fréquente encore et avec lesquels il a établi des relations intellectuelles et sentimentales complexes . Et puis apparaît l'homme qui a manipulé le jeune Hector qui va déclencher le drame par son ignominie...

Avec son écriture dense et vibrante, qui éblouit par ses trouvailles et par sa philosophie ce roman est à la fois un acte de foi dans la grande littérature comme territoire ou développer les grandes affaires humaines : la confiance, la trahison, le repentance, la faute, le courage, le lâcheté, le sens de l' existence, le savoir.


Encore un excellent roman d'Alvaro Pombo

mercredi 10 août 2016

Verdi : Giovanna d'Arco

Verdi ; Giovanna d'Arco : 9/10
Giovanna D'Arco a été l'Opéra qui m'a accompagné pendantd'e juillet et Aout. J'ai regardé les deux versions que propose You Tube en entier (la plus récente étant bien meilleur) Je connaissais le premier acte dans la version Caballé Domingo qu'un amant de mes 20 ans m'avait offert en Vinyl et que j'ai toujours trouvé admirable. C'était donc l'occasion d'écouter en entier cette fameuse version. Je trouve que cet opéra "mineur" de Verdi n'est pas musicalement mineur du tout et qu'il est admirable de bout en bout. Cette version est formidable et c'est un des plus breaux enregistrements de Caballé qui est là juste au summum de sa voix

Georges Bordonove : Charles X




Dernier roi de France et de Navarre, Charles X eut une existence romantique. Vicissitudes de la politique, passions amoureuses, conspirations, revers, grandeur et solitude ponctuent sa destinée. D’abord comte d’Artois sous le règne de son frère Louis XVI, il fut adoré puis haï par les Parisiens. Chef des émigrés, il tenta d’organiser la Contre-Révolution. Roi en 1824, il obtint d’éclatants succès en politique extérieure : indépendance de la Grèce, conquête d’Alger malgré l’hostilité de l’Angleterre. Sous son règne, la France connut une prospérité exceptionnelle, la classe politique acheva son apprentissage, la presse devint une troisième force. Roi-chevalier, nouvel Henri IV par son comportement, il eût été, sans doute, dans un siècle antérieur, l’un de nos plus grands rois.

Bien écrit mais facile d'accès Bordonove , encore une fois fait preuve de son goût d'enseigner en divertissant.

samedi 6 août 2016

Richard Paul Russo : la nef des fous




L'Argonos est un vaisseau qui erre dans l'espace depuis plusieurs centaines d'années. Les humains qui y vivent ont oublié depuis longtemps l'origine et le but de sa création !
A bord du vaisseau, ces habitants forment plusieurs castes. Celle des soutiers est considérée comme la plus basse. Ils sont assignés aux basses besognes. Mais sans eux, le vaisseau ne fonctionnerait pas.
Le livre commence par la découverte d'un signal mystérieux. Il semble provenir d'une planète sur laquelle une colonie humaine se serait installée.
Bartoloméo, un homme équipé d'un exo-squelette et de prothèses de bras se rendra sur cette planète avec quelques autres personnes.
Il est le bras droit officieux du capitaine Nikos. Personnage solitaire, qui aime taquiner régulièrement de la bouteille. Les deux hommes s'opposent souvent à l'évêque Soldano. Ce dernier est un personnage retors, qui aime garder ses secrets et manipuler son monde, ses ouailles.
Bartoloméo est le personnage central du roman. En fait, c'est lui le narrateur. L'histoire ne se suit qu'à travers son regard.
Bref, ils vont faire une découverte sur la planète baptisée Antioche par l'évêque. Une fois revenu à bord de l'Argonos, un second mystère se présente à eux.
Un vaisseau gigantesque, immobile et qui semble d'origine alien est là. Inerte dans l'immensité de l'espace. Va alors commencer une longue phase d'exploration.
Y'a-t-il un rapport, un lien entre Antioche et ce vaisseau ? Bartoloméo est désigné une fois de plus par Nikos pour aller l'explorer après que plusieurs de ses hommes ce soit cassé les dents dessus.
Vont-ils y trouver quelques chose ? Ou quelques chose va-t-il les trouver ?

Ennemi ou ami ?
Ne pas savoir........ Voilà ce qui s'avère angoissant pour les personnages et le lecteur.

La Nef des fous de Richard Paul Russo déboule avec son prix Philip K. Dick en 4e de couverture et sa superbe couverture signée Pascal Casolari (qui n'est pas mancho, si l'on en croit son site). Un vaisseau à la dérive, un équipage divisé, un mystère bien mystérieux... tous les éléments sont là pour une sorte de Battlestar Galactica. Mais malgré toutes ses promesses, la sauce ne prend pas.
Déjà, la faute au narrateur : Bartolomeo, sensé être d'une intelligence hors du commun, est un personnage sans épaisseur. Oh, il est difforme de naissance, équipé d'un exosquellette et doté d'un rôle important à bord (il est conseiller du capitaine) mais c'est un protagoniste plus plat qu'une limande passée sous un rouleau compresseur. Son insupportable histoire d'amour impossible avec un prêtre féminin finit d'achever le peu d'intérêt qu'on peut ressentir pour lui.
Ensuite, l'histoire : aucune des prémisses du pitch n'est tenue. L'origine du vaisseau ? Pas expliqué. La lutte des classes ? Expédiée en 3 chapitres. le rôle de l'Église ? Moins intéressant que dans le Da Vinci Code. le mystère mystérieux ? le sempiternel truc de la rencontre du 3ème type qui passe du rêve au cauchemar. La vie à l'intérieur du vaisseau est survolée, les phases d'exploration font penser à un mauvais remake du film "Cube", les relations entre les personnages sont insipides. Pour plomber le tout, le rôle de l'Église en grand antagoniste est risible même pour un athée comme moi : le coup de l'évêque magouillard qui place ses intérêts avant la foi est indigeste.
Reste un roman d'exploration qui est sensé inquiéter le lecteur. Franchement, après la saga Aliens, Event Horizon, Sphère, Pandorum et toutes les séries télé basées sur l'espaaace, croire que la peur de l'inconnu suffit à faire un sujet de roman de SF tient de la naïveté. Surtout que le piège à con dans lequel tombe l'équipage de l'Argonos est risible de mise en scène.